Lorsque je lui posais la sempiternelle question que posent tous les interviewers sur « le mot de la fin », il s’arrêta net. Il prit une grande inspiration comme s’il allait prendre le départ d’une nouvelle course, laissa errer son regard derrière un horizon que lui seul était en train de voir et, d’un coup me balança, avec gravité :
« Je suis peiné de voir ce pays ne pas utiliser ses meilleurs enfants ».
En entendant cela, ce qui vient tout de suite en tête, si l’on veut circonscrire le parcours de Rachid Kram à sa licence de mathématiques, à son DES de gestion, à ses victoires sur 800 et 1500m, à son fabuleux record d’Algérie de 3’36.26 réalisé en 1988 à Vérone en Italie et classé comme seizième meilleure performance mondiale de l’année, c’est qu’il pensait à lui. A son parcours d’exception mal récompensé. Mais je suis sûr, aujourd’hui que je me suis mis à écrire cet article, qu’il ne parlait pas que de lui. Qu’il pensait à cette cohorte des meilleurs étouffés par la masse des médiocres et autres courtisans. Une phrase simple, lapidaire, allant à l’essentiel : la gouvernance de la médiocrité.
Une scolarité exemplaire
Rachid Kram est né le 5 avril 1963. « Mais tu vois, me dit-il, si l’on compte à rebours, en revenant sur les neuf mois de gestation, l’on retombe sur le 5 juillet 1962. » Il le dit avec ce petit sourire espiègle qui cache un léger contentement et une certaine fierté.
Il aurait donc était conçu dans la fièvre et le tumulte, la joie et la frénésie des premiers jours de notre indépendance, pour grandir à El Madania, « comme un enfant ordinaire » précisa-t-il. Pas si ordinaire que cela cet enfant qui entre à l’école du stade d’El Madania, en 1969, et en sort en ayant été toujours premier de la classe.
Voyant mon étonnement, il précise : « l’enseignement était bien fait dans des classes de 30 élèves malgré tout ». Il passe ensuite au CEM Nador, toujours à El Madania, toujours en tête de sa classe. Il excelle en maths grâce à l’enseignement de Monsieur Alais qui semble l’avoir beaucoup impressionné « il était beau, bien habillé et conduisait une R15 sport. C’était nôtre idole. C’est lui qui nous fit aimer les maths. »
Ce qui lui vaut d’être orienté vers le Lycée technique du Ruisseau qui recevait les premiers et seconds de chaque CEM. C’est dire combien c’était une distinction que d’entrer à « Goldits », surnom donné au lycée, tant la discipline y était stricte. Connaissant le caractère rigoureux de Mahmoud Maizi, proviseur de l’époque, je compris une discipline de fer.
C’est là où il connut Mohamed Louahla, professeur de dessin industriel et les deux frères Lounas. C’est là aussi qu’il fut initié aux échecs par M. Kotilenkov, professeur russe d’enseignement technique qui avait créé un club d’échecs au lycée. Son père décède le 5 décembre 1980. Il en fut tellement marqué que ses notes en souffrirent et qu’en dessin industriel, M. Flamines, professeur de dessin industriel, fut tout étonné du 8 sur 20 qu’il attribua à Rachid. « Ma plus mauvaise note », avoua Rachid.
En terminale, malgré les contraintes et les contretemps il parvint à concilier études et pratique sportive. D’autant qu’à l’époque, la mode était à l’entrainement « bi quotidien ». C’est le travail mené avec application et rigueur qui lui ouvrit aussi bien les portes de la réussite athlétique que celle de la réussite universitaire.
Entré à l’Ecole Normale Supérieure en 1982, il en sortit en 88 avec une licence en mathématiques. Non content de cela il poursuivit à l’INPED de Boumerdes des études en gestion et en sortit avec un DES.
Une carrière sportive d’exception
Sa carrière sportive commence en 1976, lorsqu’il entre dans son club d’El Madania (il est un enfant de Diar-Echemss) qui le mena au Cross du Parti et des APC. Il termina 5è me ce qui lui valut un beau survêtement et surtout d’être ainsi distingué pour entrer à la DNC.ANP. Club omnisports de l’époque la DNC attirait une bonne partie de l’élite sportive, car pourvu de cadres compétents et dirigé de main de maître par un Commandant Aouchiche au dynamisme et à l’efficacité reconnus. Est-ce grâce à cette plate forme d’exception qu’il réussit une carrière sportive remarquable ? Aujourd’hui on ne peut que répondre positivement à la question tant les dérives du sport de performance sont nombreuses.
Rachid entre en 1984 dans l’arène du haut niveau avec les championnats du monde universitaires à Anvers en Belgique. Parvenir à concilier sport et études universitaires fut une véritable gageure qu’il parvint à surmonter, mais avec beaucoup de sacrifices. En 1985, il est second du 1500m du championnat national à Batna derrière Abderahmane Morceli, lui aussi sorti du Cross du Parti et des APC.
Aux jeux panarabes de Casablanca il termine troisième derrière Aouita, le maître incontesté de l’époque et Abdi Bile.
Kram Rachid rejoint au milieu des années 80 les rangs du Mouloudia Club Algérois
En 1986, il remporte son premier titre national su 1500m en 3’40’’. Il est sacré vice champion aux championnats maghrébins.
Les deux années suivantes seront ses années fastes avec un sommet chronométrique : battre le record d’Algérie d’Abderahmane Morceli en 3’36’’26 et finir meilleur performer de l’année sur 1500m. En 1988, il participe aux JO de Séoul et échoue d’un fil pour entrer en finale. Il réalise tout de même le temps de 3’39’’.
De 1989 à 1991 il participe aux compétitions en salle et réalise le temps record de 7’53 » sur 3.000m. Il raccroche après les JO de Barcelone et consacre ses activités sportives à l’entrainement des jeunes à l’IRBM puis, de 2004 et 2005, à Draria et Baba Ali. En 2007, tous les 8 mai, il organise le Mile de la Mitidja. En 2009, la course fut remportée par un certain Toufik Makhloufi. Je ne lui ai pas posé la question, mais je crois que le mile du 8 mai a quelque connotation avec l’histoire de notre pays. Un certain 8 mai 45.
Compétence, chance et intelligence
Enfant de la réforme sportive, Rachid peut être considéré comme employé de son club, la DNC.ANP. Sa carrière sportive terminée rien de plus logique qu’il travaille de manière effective au sein de l’entreprise qui le soutint en tant qu’athlète. C’est ainsi qu’en 1994, il devint chargé d’études à la DNC. Et comme il n’était pas utilisé selon ses compétences et sa volonté de donner le meilleur de lui-même, il quitta la DNC pour faire ses preuves, de 94 à 98, chez Motorola. Faire ses preuves, pour un athlète, habitué au langage de la performance c’est gravir rapidement les échelons et réaliser des performances professionnelles. Mais quel que soit le niveau de celles-ci il prit conscience que ce qu’il réalisait dans un système il pouvait très bien l’accomplir pour lui et les siens. C’est ainsi que lui vint l’idée de créer sa propre entreprise et de devenir maître et bénéficiaire de ses propres performances professionnelles. Ainsi naquit la SESAC entreprise spécialisée dans le traitement de l’air après la rencontre d’un homme d’affaires « chanceux » qui, au départ, n’avait ni compétence ni capital. « La chance est une autre façon d’être intelligent » me dit-il, émerveillé mais en même temps pas très convaincu. L’intelligence est, de mon point de vue, la faculté de provoquer la chance, et d’agencer le monde et les opportunités qu’il vous offre, pour en tirer le maximum de profit.
Droit comme un I, le regard toujours en mouvement, un sourire espiègle au coin des lèvres, Rachid a parcouru son demi-siècle, en croisant, avec un certain bonheur, le goût de l’effort solitaire que donne une discipline aussi exigeante et ascétique que l’athlétisme, sa compétence professionnelle, son goût de la vie en société et de l’utilité sociale.
Il aurait pu faire de la politique – encore une question que je ne lui ai pas posé – mais comme il pense rendre ce que le sport lui a donné, il préfère se mettre au service de ceux qui le pratiquent. Toutefois, on ne me semble pas l’avoir beaucoup écouté et apprécié à sa juste valeur. Rachid est l’un de ces exemples qui incline à faire penser que, dans notre pays, les meilleurs sont noyés par la masse des médiocres.
rédigé par Nour
4 novembre 2012
Palmarès Partiel
1982 Médaille de Bronze en Individuel et 2ème place par équipes aux Championnats du Maghreb Juniors à Rabat (Maroc)
1982 termine 62ème en Individuel et 10ème par équipes aux Championnats du Monde Juniors à Rome (Italie)
1985 termine 7ème sur 1500m aux Championnats d'Afrique au Caire (Égypte)
1985 termine 6ème sur 800m aux Jeux Panarabes à Casablanca (Maroc)
1985 termine 2ème sur 3000m (8'04''02) au Meeting de Nîmes (France)
1985 Vice-Champion d'Algérie sur 1500m à Batna
1986 Vainqueur du 1500m au Meeting de Saint-Maur (France)
1986 temine 5ème sur 1000m au Meeting de Nice (France)
1986 Médaille d'Argent sur 1500m (4'15''08) en Individuel et Vainqueur par équipes aux Championnats du Maghreb à Tunis
1986 Champion d'Algérie du 1500m
1987 termine 2ème sur 1500m (3'40'17) au Meeting de Prague (ex Tchécoslovaquie)
1987 Médaille d'Or sur 1500m (3'43''10) et Vainqueur par équipes aux 5ème Championnats Arabes à Alger
1988 termine 3ème sur 1500m (3'42''30) au Meeting d'Ostrava
1988 termine 2ème du Mile (3'58''66) au Meeting de Bratislava
1988 termine 6ème sur 1500m (3'36''26 Record d'Algérie égalé) au Meeting de Verone
1988 participe aux Jeux Olympiques de Séoul (Corée du Sud), termine 6ème de la 3ème Série du 1500m (3'38''09 qualifié pour les 1/2 Finales)
1989 termine 10ème sur 1500m (3'40''8) au Meeting de Saint-Denis (Paris)
1989 termine 3ème sur 2000m (5'04''13) au Meeting de Lausanne
1990 termine 13ème sur 3000m (8'23''69) au Meeting de Lievin