Hamid nest pourtant pas un jeune désuvré qui, faute de mieux, noie son chagrin dans cette ambiance électrique de ce choc algéro-algérois entre le MCA et lUSMA. La quarantaine bien entamée, il marie agréablement foot et commerce. Propriétaire dune petite boutique de vente de vêtements sportifs non loin des Trois-Horloges, Hamid sest déjà mis à lheure du match. A lambiance plutôt. La façade de sa modeste échoppe est bariolée de différentes variétés des maillots du Mouloudia. « Chenoui jusquà la mort kho ! », fit-il fièrement. Bien que quelques maillots rouge et noir de lUSMA pendent sur les porte-manteaux de son magasin, commerce oblige, Hamid souhaite presque que personne ne vienne lui réclamer ce maillot « maudit ».
Guerre psychologique
Il confie dailleurs avec beaucoup de joie quil nen a vendu quune infirme quantité. En revanche, les maillots du Mouloudia sécoulent comme des petits pains. Il se fait un malin plaisir de raconter « la mauvaise affaire » de son ami, supporter de lUSMA, qui a inondé son magasin de maillots aux couleurs de ce club et qui aurait du mal à les liquider. « Ya kho, Bab El Oued gaâ Mouloudia ! » (Tout Bab El Oued est mouloudéen). Ce quartier mythique de la capitale, qui sert également de baromètre social de la contestation, est le lieu privilégié où se joue le premier match entre supporters. La guerre des nerfs. La guerre psychologique. A ce niveau, il y a visiblement un déséquilibre flagrant des forces en présence. Pendant que les fans du Mouloudia occupent ruelles et venelles à force de drapeaux, de cache-nez, de maillots, à crever les tympans de tout le quartier par les airs endiablés de deux « chanteurs » amateurs, les Usmistes, que les Chnaoua appellent « Msaméîya » se font discrets, à croire que la fête ne les concerne pas. « Le match se jouera sur le terrain », répond Amine à cette grappe de Mouloudéens qui le chambrait dans un fast-food près de la DGSN. Les supporters de léquipe chère à Allik sont pratiquement absents du décor « bab el-ouédien » planté par les Chnaoua qui ont véritablement pignon sur rue. Il se dégage une ambiance dun match déjà gagné davance. Tout se passe comme si les milliers de fans du MCA nattendent que le coup de sifflet final pour festoyer. Leuphorie est telle que même les détails pratiques daprès-match et les itinéraires à parcourir par les cortèges sont dores et déjà réglés. Bref, on est en plein dans laprès-match. Sinon... « Nous navons jamais perdu une finale et ce nest pas contre lUSMA quon va la rater. » Cette assurance de Kamel sonne déjà comme une déclaration de guerre. « Nerrebhou wella n kheltouha ! » (Nous gagnons, sinon ça va chauffer), avertit aussi son ami. Les supporters du MCA sont convaincus que la victoire ne pourra leur échapper « sur la pelouse ou dans les gradins ». Dautres encore se font plus agressifs en promettant un 5 octobre au 5 Juillet... si jamais lUSMA lemportait. Pour « le peuple » du Mouloudia, il nest pas question de se mettre dans la peau dun vaincu dun simple match de foot. Surtout pas contre les frères ennemis de lUSMA. Le match de jeudi, cest le leur, à eux seuls. « Dès 9 h, on envahira le stade du 5 Juillet et nous ne laisserons quune partie du virage aux gens de lUSMA. » A Bab El Oued, vous avez la nette impression que ce match de foot risque de provoquer des « dommages collatéraux » quand on observe le survoltage émotionnel dans les propos de ces jeunes et même des adultes fans du Mouloudia qui ne jurent que par la victoire. Le chaudron de Bab El Oued annonce déjà la couleur de ce que sera lambiance dans les gradins, mais surtout à lextérieur du temple olympique.
La bataille à pleins décibels
Cette tension paroxystique fait que certains amoureux du club de Soustara souhaitent sincèrement que le MCA gagne sa coupe. « On sait jamais kho, ces gens sont capables de tout. Mieux vaut leur donner la coupe, sans même jouer le match, pour éviter lirréparable. » Ce constat alarmiste a priori est pourtant partagé par beaucoup de personnes, y compris par ceux qui ne sont ni dans ce camp ni dans lautre. Au-delà de la fête, il y a donc cette peur qui plane sur un match manifestement à haut risque. Bab El Oued dégage en tout cas une atmosphère de branle-bas de combat. Quand vous déambulez dans les artères de Bab El Oued, vous êtes vite happé par ces sonorités typiquement mouloudéennes qui vous invitent à partager livresse des Chnaoua. Deux jeunes mordus du MCA ont composé 13 chansonnettes à la gloire des Vert et Rouge. Le CD et la cassette battent tous les records de vente. Tous les disquaires vous accueillent avec ce tube de lété qui chauffe à blanc la galerie du MCA à deux jours de la grande explication. « Jen ai vendu plus de 200 depuis ce matin », avoue lun dentre eux qui possède un magasin sur la rue principale de Bab El Oued. Notre interlocuteur nose même pas faire le parallèle avec lautre CD dédié aux Rouge et Noir. « Chkoun yechri lUSMA ? », plaisante-t-il et de préciser quil est lui-même « chenoui ». Les automobilistes sillonnant le quartier marquent de manière ostentatoire leur appartenance en allumant à fond ce fameux album qui fait oublier cheb Toufik, histoire de narguer les Usmistes. Editées par Arts des arts, les chansonnettes de Mouloudia Chnaoua sont avalées comme un véritable anabolisant par les amoureux du MCA. A limage de ces derniers, les chanteurs ne se font aucune illusion sur lissue du match. « Rana mâawlin, b rebbi nchallah rabhin ! », proclament-ils dans lun de leurs refrains. Evidemment, le club de Soustara et ses supporters en prennent pour leur grade dans cet album. Morceaux choisis : LUSMA wlad el hamra n rabhoukoum zkara, ou encore le très osé refrain : Ittihad enessouane Naïma ou Hanane. Le ton monte parfois pour virer carrément au langage guerrier qui fait craindre le pire. Oulad el hamra la camorra ; Chenoui ma yewilch llor ; Omri chauvin men bekri ; Chenoui kamikaze ; Chenoui mekhelwi kima mdari sont autant de slogans qui ne rassurent pas les puristes et les amateurs du beau football. Les Rabhine ou rebbi kbir et Hadh el âm fi Bab El Oued défilé, entonnées à pleines gorges, donnent certes une grosse assurance dun lendemain qui chante, mais rien ne dit que le match est déjà joué. La confrontation entre le MCA et lUSMA se joue aussi sur le terrain... commercial. Tous les quartiers de la capitale, Bab El Oued surtout, sont inondés de petits commerçants occasionnels qui tentent de tirer des avantages « comparatifs » de ce duel. Maillots, chapeaux, drapeaux, épinglettes, fanions, broches, gourmettes, autocollants, cache-nez, ensembles... Tout se vend. Un commerce juteux dont largent na pas forcément dodeur. Des Chnaoua nhésitent pas à étaler des objets aux couleurs de lUSMA et vice-versa, même si le cur ny est pas. Dautres encore nont rien à voir avec les deux clubs et profitent allégrement de cette rente bénie, à limage de Nassim qui a installé une table à la place les Andorre, arborant un maillot de lUSMA et coiffé dun chapeau vert et rouge. « Comme cela, ça marche mieux, je vends à tout le monde », dit-il. Les acheteurs ne sont pas spécialement des adolescents. Nous avons même aperçu des femmes voilées négocier des vêtements probablement pour les enfants. A Bab El Oued, vous trouverez une famille divisée en deux camps. De véritables frères ennemis dont les discussions passionnées et les échanges à fleurets mouchetés vous laissent pantois. Demain, cest la veillée darmes. Les Chnaoua avertissent leurs effectifs que « les tickets et les cachets seront épuisés mercredi ». Eh oui ! après la bataille de la musique et celle du commerce, il semble y avoir une autre bataille, « mentale » celle-là, qui consiste à se procurer « lkachi » pour pouvoir se « shooter » le jour du match et affronter la grande bataille. Celle que tout le monde attend. Malheur au vaincu !